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Quand je regarde les vidéos de Mélanie Terrier, je sens (la même) plongée comme une conscience en apnée : attentive à ce fragile espace de l’hypnagogique, du somnambulique, elle parvient en jouant avec le grain et le ralenti spécifiques de l’image vidéo à en restituer la présence fugace. Elle pense la vidéo comme une « parenthèse temporelle », ce qui suspend la forme « entre mémoire et anticipation, apparition et disparition », ce qui fragilise le regard d’un sujet souverain sur l’image. Mais la torpeur de Narcisse se mue ici en ruse de Morphée : la représentation est noyée dans l’élément du sommeil. La viscosité de la vidéo, son rythme hypnotique, la torpeur de ses ralentis, métamorphosent les images en « temporalités dormantes ». De la beauté solitaire et mouvante de Morphée aux charmes pluriels et superposés des princesses-sirènes d’Un jour…, Mélanie Terrier travaille ses vidéos comme des images-souvenirs ou des rêves. Les images de Morphée apparaissent autant qu’elles disparaissent, comme Alcyoné croit saisir le corps de Céyx en dormant sous le charme de Morphée.
Là encore, le sommeil, le rêve sont des moyens d’expérimenter le statut singulier de l’image et d’abord sa labilité. La représentation du sommeil expose ce qu’on ne peut bien sûr jamais saisir de « l’intérieur » ; l’immersion de la conscience dans l’inconscience, la dissolution du moi, Dionysos devant son miroir brisé ou le baiser de Morphée : « Tel est Morphée, telle est la vertu de son baiser. Anamorphose de la forme véritable, métaphore de la vie en la mort et à nouveau en vie, en vie volée, en vie envolée et suspendue sur les eaux, en vie humide, en amour ruisselant au creux des vagues. Morphée transforme en forme la pure matière du somme. Il donne forme et envol à l’informe et à la tombée. »
Il y a bien concrètement un échange privilégié du sommeil et de l’image vidéo : si l’image donne forme à la matière du somme c’est qu’il y a une analogie formelle entre la manière dont la mémoire et le rêve se produisent et la matière même de l’image vidéo.
Laissez-vous gagner par ces mises en sommeil de l’image, vous y verrez la pointe du paradoxe de l’image d’art qui n’utilise la représentation que pour la neutraliser, qui nous pousse vers l’effectivité d’une présence préréflexive. Ces images brouillent cette forme diurne de mémoire où le sujet s’enroule autour de son passé par lequel il se construit et se structure. Elles le renvoient au contraire à une mémoire instable et hésitante, pleine de trous et de réminiscences imprévues.
Si comme nous le montrent les vidéos et les installations de Mélanie Terrier, l’image en sommeil oscille toujours entre deux pôles : matière et esprit, oubli et mémoire, c’est parce que plus généralement, l’image offre, comme le notait M. Blanchot, deux versants et autorise deux versions. Derrière son auréole formelle et sa luminosité, se tient le sommeil élémentaire, la puissance végétative de l’informe, la beauté hiératique et inquiétante du gisant.
Peut-être est-ce en tout cas de ce fond du sommeil que l’image d’art tire toute sa force et aussi son rythme propre.
Charles Floren, dans "Le Baiser de Morphée" . Mars 2008 |
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