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La vidéo Sleeping Zone de Mélanie Terrier s'inscrit dans un travail plus vaste qui met au centre, sous les propres traits de l'artiste, une figure emblématique de cette sleeping beauty, princesse endormie denos contes d'enfant et, comme dans tous les sommeils, parée de la potentialité d'un réveil toujours possible. Cependant, l'analogie au stéréotype de l'histoire enchantée est ici copieusement détournée: la figure spectrale de la belle apparaît lentement, dans sa blancheur virginale, sur un vieux matelas défoncé puis disparaît de même, au sein d'un long plan-séquence qui met en scène, frontalement, un intérieur vide de maison en ruines dont la composition en triptyque est frappante: deux fenêtres latérales, en contre-jour, s'ouvrent à la lumière extérieure, irradiante, tandis qu'au centre se creuse, imposante, une fenêtre aveugle, sorte d'alcôve peu profonde qui n'est pas sans rappeler l'enfeu funéraire, logement de tombeau creusé dans l'épaisseur des murs de certaines églises médiévales. Devant, un matelas décharné est disposé en oblique, creusant la pièce et invitant l'oeil du spectateur à pénétrer cet espace et à faire l'expérience d'une singulière perception.
Car si tout sommeil est synonyme de repos, c'est d'un autre sommeil qu'il s'agit ici: l'image vidéo est ici conçue comme une peinture en mouvement qui met en scène la variation lente, invisible à "l'oeil nu", de la présence de ses multiples détails et dispose un autre temps, celui d'une métamorphose. Le film ici est une image qui se développe dans le temps du regard et qui réciproquement retourne le regard à la dimension de ce que l'artiste propose. Cette expérience est celle de la différence qui naît de la transformation des taches sur l'enduit du mur ruiné, variant progressivement du noir et blanc désincarnés à la couleur luxuriante fabriquée par le dépôt du temps et prenant forme, c'est-à-dire corps, dans l'émergence des reliefs. La montée en puissance des couleurs et des formes est redoublée par un crescendo de l'intensité lumineuse s'engouffrant par les fenêtres jusqu'à en faire palpiter les rebords dans l'excès de la surexposition. Comme dans chaque apparition miraculeuse, il y a l'épreuve éprouvante (ou l’épouvante) d'un aveuglement concomitant, accompagné ici d'un montage sonore qui évolue d'une ligne tendue jusqu'au déploiement progressif d'une nuée de chuchotements.
Tout a été désormais orchestré pour accueillir l'avènement théâtral et sacralisé de la "belle endormie" au plus fort de cet acmé incandescent des signes. Le baiser du jeune prince a été troqué (truqué) contre une effervescence des éléments plastiques constitutifs de l'image. La preuve: le visage de la belle, retourné contre le matelas, n'attend rien d'autre de l'extérieur qu'une magie des relations perceptives avec l'espace englobant. Il aura fallu toutefois pour que cette sublimation aie lieu planter le décor dans un lieu qui, par bien des côtés, évoque le déchu et le tombeau, et engage l'expérience plastique dans la coïncidence d'une expérience de désublimation. C'est, à n'en pas douter, l'enjeu (et le risque) de tout véritable engagement dans la construction d'une oeuvre.
Patrick Lhot, Mai 2008
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